
Cabot, décalé mais blindé, ce seigneur du hip hop se fiche de tout sauf de ce qu’il entreprend. Touchant à force d’arrogance, Kanye West, à 32 ans, aligne les succès musicaux mais ne jure que par la mode. Portrait d’un perfectionniste.
Quatre heures avec lui dans un studio de l’est de Londres, cet été, ruelle déserte et bande (peu nombreuse) de copains obligés autour, et le seul moment où Kanye West, aspirant-roi de la pop depuis que l’autre est mort, baisse la garde, est celui-ci : le photographe lui demande de prendre une pose de danseur, de bouger comme la veille en concert, il refuse, la styliste essaie à son tour, il refuse encore. Puis accepte de dire ce qu’il ne dit jamais, pour s’expliquer. Qu’il ne peut se permettre d’imposer des choses superflues à son visage tant ses muscles pourraient flancher et les mouvements se saccader, lui causer de grandes douleurs, lui donner l’air d’un clown. Malgré l’absence de cicatrices, ces séquelles-là, ainsi qu’une raideur qu’on serait tenté d’attribuer à son caractère, réputé ombrageux, sont dues à un accident de voiture qui faillit le tuer en 2002 et lui laissa la mâchoire fracturée en trois endroits, tenue par un harnais de fer. Le crash fut aussi de ces tournants qui font les légendes, l’amenant, lui le producteur de génie dont les amis rappeurs du label Roc-A-Fella raillaient jusqu’alors les chemises roses et l’organe peu assuré, à enfin oser chanter. Et la légende, donc, raconte que cette voix fut enregistrée pour la première fois sur ce lit d’hôpital, malgré le métal enserrant la bouche – et la chanson au timbre étrange, gardée entre les dents, qui s’appelait Through the Wire, signa le début de la gloire de Kanye West. Sept ans et quatre albums plus tard, il apparaît en Obama-surprise de la musique mondiale après avoir décidé que le hip-hop, " ce territoire bardé de restrictions " dit-il, de règles et de clichés, était bien trop restreint pour lui. Ses trois premiers albums, pareillement audacieux, ont pourtant obtenu des Grammy Awards et plusieurs distinctions de "disque de l’année " aux Etats-Unis ; ils ont atteint la première place des ventes là-bas comme au Royaume-Uni. Et dès le second, West faisait appel à un producteur plutôt rock, Jon Brion, celui de Fiona Apple, pour donner à son hip-hop l’ampleur des instruments à cordes. Mais cela ne suffisait pas.
PRODUCTEUR ET GRANDE GUEULE
Kanye West veut être le Cristobal Balenciaga de la musique ; aussi novateur qu’en son temps le couturier espagnol. Il avance qu’il faut un sacré blindage, un sacré ego, une certaine foi, pour seulement arriver à penser par soi-même. Il s’emploie à ne faire que ça, refusant les limites que les fans, le marketing ou lui-même, dans un moment de doute, pourraient imposer à son ambition démesurée. Producteur et collaborateur des plus grands tubes noirs (American Boy d’Estelle, Ego de Beyoncé, des chansons d’Alicia Keys, Janet Jackson et Jay-Z, son mentor), il est le seigneur putatif de la musique blanche (c’est-à-dire de la pop), et la grande gueule que les Etats-Unis attendaient et redoutaient à la fois, tant West taille à la hache la langue de bois parlée par l’industrie de l’amusement. Après l’ouragan Katrina, il déclara en direct à la télévision américaine que George W. Bush n’en n’avait rien à fiche des Noirs – il fut coupé après dix secondes et l’Amérique, soi-disant lavée du racisme, souffla de contentement et de rage mêlées, tant il tombait juste. Il déclara aussi, et cela causa un grabuge encore plus grand, qu’il en avait par-dessus la tête de l’homophobie rageuse de ses collègues rappeurs – ce qui, lorsqu’on est rappeur et hétérosexuel, implique une bonne dose d’inconscience ; qu’avait-il à y gagner, sinon railleries et soupçons : pas un peu pédé sur les bords celui-là ? Il commit enfin, déclenchant des lazzi féroces, le truc le plus suicidaire et grotesque de la décennie ; grimper sur la scène des MTV European Music Awards alors qu’étaient récompensés, pour la meilleure vidéo, les Français de Justice, et haranguer : " Mais pourquoi n’ai-je pas gagné, moi, mon clip était tellement mieux, savez-vous l’argent que j’y ai mis ? " (Ses vidéos sont en effet parmi les plus belles et inventives qui soient ; voir l’étrange kaléidoscope de Welcome to Heart break ou le trait de crayon de Heartless, proche de celui du film Valse avec Bachir).
L’ÉNERGIE DE LA SURVIE
Avec 808’s & Heartbreak, son quatrième disque, sorti fin 2008, il a causé un scandale presque équivalent à celui provoqué par Bob Dylan lâchant l’acoustique pour l’électrique en 1965. Grâce à un logiciel de correction de voix appelé Autotune, hier employé par Cher ou Daft Punk et d’ordinaire discrètement utilisé pour rendre écoutables les mauvais chanteurs, West a produit l’un des premiers albums du XXIe siècle ; quasi-androïde et tribal à la fois, urbain et charnel, endeuillé mais gorgé d’une incroyable énergie, celle de la survie puisqu’il l’a composé après le décès de sa mère, fin 2007, et la rupture d’avec sa fiancée. Les puristes de l’anti-technologie, les croisés des manières à l’ancienne ont eu beau dire, 808’s & Heartbreak, qui fait fondre les larmes et bouillir les sens, a également l’inestimable qualité, en cette décennie nostalgique, de regarder droit devant. Les yeux noyés de larmes, mais droit devant. Au studio londonien, cet après-midi pluvieux de juillet, il dit qu’il en faut, une putain d’énergie et un putain d’ego, pour créer, ne pas se laisser distraire, tout contrôler ; pour être une putain de rock star. En toute modestie. La dissection de son talent musical, l’admiration de ses fans ou des critiques, Kanye West s’en fiche à moitié ; et s’il aime les compliments, ceux qu’il récoltera demain sont les plus beaux. Il ne vit que pour la création, il met des majuscules aux quartiers –la Mode, le Sexe, le Design–, de ce village, l’Art, dont il possède déjà la Musique. " J’ai tant de chansons en moi ", dit-il. Mais les vêtements l’intéressent plus encore. Il s’applique à apprendre, à vouloir être le premier créateur noirde l’histoire, à inexplicablement rêver de conquérir ce monde de vanités qu’est la mode, quitte à délaisser celui qui l’a fait roi. Parfois, se dit-on, son sérieux, son application, rappellent ceux d’un petit garçon. A 32 ans, c’est presque embarrassant. Habillé comme un Ken sans Barbie, des tons gris clair jusque blanc cassé, Timberland-jeans-tee-shirt-veste en jeans, il fond sur les trois rangées de vêtements de marques dès le rendez-vous londonien, posant un regard de gamin sur chaque pièce. On doit insister pour l’en détourner, l’emmener dans une autre salle, lui ouvrir une demi-bouteille de vin blanc qu’il boit à moitié, et rapidement – il est quinze heures –, tout en mâchant un chewing gum qu’il finira par coller sous la table basse. Kanye West, le type apparemment le plus cool du hip hop (seuls Pharrell Williams et André 3000, d’Outkast, semblent encore plus cool), n’est pas un mec sympa. Plutôt distant, passionné là où on ne l’attend pas (la mode), laconique quand on aimerait qu’il se livre (la musique), riant rarement et à contretemps, méfiant, guère chaleureux. Il fut raillé pour son ego démesuré, caricaturé dans le dessin animé " South Park ", mais cette arrogance, dont certains de ses connaissances parisiennes disent qu’il ne s’agit que de provocation, est finie, promet-il. Prêt à renoncer à la célébrité, las de cette relation amour-haine qu’il a cherchée, et dit subir, avec le public et les médias, prêt à s’installer en Europe, il reconnaît avoir été un sacré " asshole " jadis, tout en ayant encore l’incroyable culot de déplorer ne pas être (assez) aimé. Puis d’affirmer : mon job ne vise pas à ce qu’on m’adore, mais à produire de l’art à grande échelle, jusqu’à ma mort.

ENTRE PLAYBOY ET TENUE DE POMPIER
Kanye West est ce petit garçon élevé dans la banlieue sud de Chicago par une mère vénérée, Donda, professeur d’anglais à la faculté, qui l’élevait seule. Le père, un ancien Black Panther devenu enseignant lui aussi, s’en occupait pendant les vacances. C’est à l’âge où il est capable de citer ses premiers souvenirs chics dus à sa mère (une tenue de pompier superclasse, à 4 ans), qu’il s’est mis à collectionner, en cachette, les images crues des Playboy de son père. Frayer avec les autres ne l’intéressait pas ; et lorsque les jouets manquaient pour s’amuser seul, il peuplait son univers d’enfant unique de figurines de papier faites maison, d’amis fantômes. Lorsqu’il eut 10 ans, sa mère fut nommée une année en Chine ; et voilà Donda et Kanye à vivre si loin du South Side, si seuls et si noirs parmi ceux qui n’en n’avaient jamais vu ; et lui de reconnaître qu’il était étrange, à pareil âge, d’enfiler une telle armure pour protéger Donda, pour affronter le monde. Lorsqu’à la fin de son cursus scolaire il lâcha la faculté d’art, c’est avec la même force qu’il convainquit sa mère ; après tout, son destin musical l’y obligeait. Quelques étincelles à Chicago et il se retrouva à produire plusieurs chansons du remarquable album TheBlueprint de Jay-Z, en 2001. Puis l’accident, les fils métalliques, la gloire. Madame West est morte il y a bientôt deux ans, à la suite de complications cardiaques lors d’une opération de chirurgie esthétique. Son fils, outre une peine infinie, en a gardé des réflexes de petit coq : se battre pour une fille, c’est fucking sexy ; les femmes aiment les hommes qui ont du pouvoir. Il envisage presque la relation amoureuse comme un contrat, l’autre comme un partenaire, les enfants comme l’accessoire obligé. " Les vraies rock stars, a-t-il proclamé un jour, se marient et font des bébés rockstars. " Plus ou moins engagé avec Amber Rose, une mannequin spectaculairement habillée de rose, il ne se fait aucune illusion : " Bien sûr que les femmes sont atti- rées par la célébrité, l’argent. L’illusion du “ aime-moi pour moi ”, quelle idiotie ! On n’est plus au collège et je suis Kanye West, bordel ! " Il ne respecte rien. Les religions ? " Pas plus que les marques de mode " dit-il. Les fans ? " Pffft. " L’Art ? Evidemment. Ses références sont Andy Warhol, Jeff Koons, Takeshi Murakami, Damien Hirst. Des types aussi connus, sensibles, précurseurs, qu’attelés à leur propre publicité. Des types qui cultivent le non-consensuel, et savent le faire savoir. Il aime également Spike Jonze, Michel Gondry ou
Perez Hilton ; des cinéastes oniriques, un blogueur allumeur de people. C’est à tous ceux-là qu’il veut se mesurer. Sortir de la célébrité de l’époque, où les stars harcelées par les tabloïds, ramollies par les compromissions mais addicts à leur propre image sont pourtant enviées par des milliers de sans-grade ; une VRAIE superstar sera un artiste total, qui dépasse son périmètre et fait de l’argent sans tout faire pour l’argent. " Si j’avais voulu être riche, dit Kanye West, j’aurais créé une ligne de t-shirt avec l’ourson, mon emblème des premières années, dessus. "

BLACKNESS, ÉCLECTIQUE, ESTHÉTIQUE
A l’automne il tournera avec Lady GaGa pour un show qu’il promet démesuré, travaillera sur un nouvel album au titre pour l’instant très couture – Spring summer autumn winter–, bien que plus rap que le précédent, se refera tatouer. Sur son avant-bras gauche, déjà, les paroles de Hey Mama, une chanson écrite pour sa mère. Il a envie de graver un Uzi sur la chair de l’autre bras – parce que c’était son arme préférée lorsqu’il était enfant, et la candeur à raconter cela est incroyable. Il dit aussi qu’en lui il y aura toujours du Chicago, du hip-hop et du " blackness " – cette conscience d’être noir, ce mélange de bravade, d’attitude et de cool. Sur son site internet, où chaque jour il poste sa sélection d’objets de design, d’architecture ou de mode, un choix digne des boutiques les plus chics de la planète, se trouvent aussi des photographies de filles vulgaires dans des cadrages de films X. Si froidement raffiné et passionné par la pornographie. Tout part du sexe, tout revient au sexe. Là comme partout c’est affaire d’esthétique. Il parle beauté des femmes et calibrage des hommes avec la gourmandise des adolescents qui testent jusqu’où pousser le bouchon. C’est assez drôle. Assez fascinant. Comme lui. Sur Pinocchio Story, l’une des plus poignantes chansons du dernier album, il dit : " Je veux simplement être un garçon réel / j’allume la télévision / je me vois / et je ne vois rien.